Pictures For Women


"C’est un des travaux qui m’avait le plus impressionné. C’est un travail de portrait absolument magnifique. Que ce soit en noir et blanc ou en couleur, il a un sens tout à fait remarquable de l'arrêt du temps et de la lumière. Nous avons l’impression que les personnages se sont figés devant lui. C’est très étonnant puisqu’il a transformé en mannequins artificiels des personnages bien réels. On est dans une sorte d’ambiguïté totale entre la réalité et une sorte de plastique. C’est tout à fait curieux et un très beau travail." François Hébel - Directeur des Rencontres d'Arles


"Bertrand Noël appartient à cette génération de photographes totalement à l’aise dans l’expression de multiples talents. Sa production d'images est d’une singulière diversité et d’une rare qualité, qui conjugue l’alternance de la couleur et du noir et blanc, de photos de rue ou de portraits intimes." Alain Mingam

Bertrand Noël présente sa vision de la femme à travers une série de photographies, Pictures for Women. Alors qu’on s’attendrait à voir s’additionner quelques jolis profils sur papier glacé, c’est une toute autre proposition que le photographe nous soumet ici.

D’abord, il est question de portraits, des portraits verticaux devant une table. Le corps est frontal, face à l’objectif. Mais le visage se soustrait, les yeux se dérobent malgré la main qui soutient l’épaule, le cou, le collier, la mâchoire.
La figure se pose là, dans le vide décoratif d’un intérieur où la femme s’ennuie, attend, entre les objets, que passe sa vie. Hommage à la peinture qui sied si bien à la muse qui patiente qu’on la regarde, les Pictures for Women de Bertrand Noël décrivent la femme dans l’usure et la raideur fragile d’une pose convenue, normative.
Parée de quelques couleurs qui ne suffisent pas à égayer le temps suspendu, la muse est solitaire, livrée à elle-même, en dedans.

A côté d’elle, il y a un homme qui attend lui aussi. Il attend ici et là, à sa fenêtre, sur un trottoir, dans ou devant un hall d’entrée, en dehors. Il a vu sur l’extérieur, enfermé dans le noir et blanc, dans la nuit et ses intrigues. Comme la femme, il erre, séparé d’elle. Mais sa nervosité, son désarroi sont palpables car son devoir est tout autre. Il est le protagoniste, l’acteur principal, du moins doit-il l’être, pour incarner son destin d’homme. Le corps supporte mal ce devoir, réclame l’appui du monde autour de lui, de la pierre, du bâtiment, de la matière.

La rupture est consommée. Chacun fait comme il peut pour répondre aux devoirs de son genre. Figures aériennes suspendues au décorum quotidien de l’existence, les femmes de Bertrand Noël montre froidement la désillusion qu’est la leur face aux promesses de la représentation.
Ancrées quelque part où tout est beau, lisse et froid, elles ne dissimulent plus leur passivité, leur caractère d’objet décoratif. L’homme lui, est tout aussi victime de son sort, celui de la force et de l’action qui l’invitent à faire sans le conduire à son véritable but.
L’égalité des sexes ne sera pas. Homme et femme vivent trop loin d’eux-mêmes pour se rapprocher l’un de l’autre.

Laetitia Laguzet